
Arche de Noé, bal des Quat’z’Arts, caverne d’Ali Baba, galerie Deyrolle, piste aux Etoiles… Mais qu’est-ce que ce zoo en délire : les meubles perdus de Tarzan, de Tintin au Congo ; la caravane d’Indiana Jones, de Crocodile Dundee ? Qui sait de quels films ces décors sont extraits : Conan le Barbare, Danse avec les loups, L’Enfant sauvage, Gladiateur, Ivan le Terrible, King Kong, Les Mille et Une Nuits, Lawrence d’Arabie, Out of Africa, Roselyne et les lions ? Quel bouillon de culture, quel manège de fou, on en perdrait le Nord, la tête et son latin. Evidemment, tout essai de synthèse, quelque qu’il soit, se place irrémédiablement sous le signe de la critique. Difficile d’y échapper : l’inventaire historique fait appel à des notions souvent arbitraires, tandis que l’anthologie prend le parti de la flatterie, par servitude ou par serment. Des deux méthodes, laquelle privilégier ? La première se conforme à la description rigoureuse mais flirte avec une relative sécheresse, une certaine retenue ; la seconde se penche plutôt sur les aspects d’importance – formes, couleurs, textures – mais tend à l’exagération, à la caricature. Entre l’art forain et l’esthétique de bazar, il faut dire : on s’attend au mobilier de Michel Haillard comme aux noces de Gengis Khan et de Salammbô. Meubles bouillonnants et luxuriants, assises furieuses et convulsives d’un monde résolument tourné vers l’expérimentation, l’extrapolation, l’extraverti. Qu’on l’aborde différemment par les songes aborigènes ou la magie de Siegfried & Roy, c’est toujours l’incroyable, l’insensé, l’inouï. Art de l’éblouissement, de l’exubérance, de l’effervescence. Créations nimbées de surnaturel et façonnées semble-t-il par quelque druide cyclopéen ressurgi du pariétal. Pour autant, qu’y a-t-il de commun entre l’art nègre, l’art byzantin, l’art indien, l’art sino-russe ou encore l’art polynésien qu’on repère comme données traversières et omniscientes dans tout l’œuvre de Michel Haillard ? Quoi d’autre, sinon cette mémoire de la Terre, notre histoire sans fin d’êtres mortels. Alchimique, jubilatoire et prolixe, la chose doit être ainsi perçue tel un tout consacré. Un ensemble d’exception basé sur l’esprit des premiers âges, cette aube des temps et des hommes. Une origine fondée sur l’expression de l’univers et de ses ressources « mythographiques ».
A la croisée du réel et de la fiction, ces pièces intuitives ne se réduisent pas pour autant aux seuls symboles d’un paradis perdu. Ce monde à la limite, à l’extrême, Michel Haillard y met depuis toujours sa verve et son vécu, conférant à ses pièces une légitimité primordiale, dans cette transgression immanente des frontières. Meubles imagés, meubles-totems, meubles-autels… Sans doute est-ce l’énergie bestiale présidant depuis toujours à leur naissance, qui les éclaire d’une vigueur plastique aussi intense. En ça notre maître-autodidacte est-il resté fidèle à ses débuts, ainsi qu’aux valeurs soumises à l’ambition d’un métier rigoureux, toujours à la recherche du plaisir. Ecartant tout maniérisme obsessionnel, son travail s’est orienté vers une stylisation puissante où le chaos se conjugue sans faux-semblant à une poésie brute, et où chaque pièce reflète sa propre altérité, avec cette volonté proche du lyrisme et de l’excès, qui est aussi une preuve d’enthousiasme et d’audace. Résultat : des masses rehaussées d’humour, des reliefs atypiques, des finitions très haut de gamme. A l’épreuve du regard : des pièces de collection qui s’apparentent à celles des traditions de l’Art Nouveau, de l’ultra-baroque espagnol et de l’ébénisterie classique ; des objets rares et précieux suscitant le paroxysme à tous les égards, de par leurs dimensions spectaculaires, leurs structures volumétriques, leurs formes opulentes, leurs matériaux naturels et pas naturants. A l’œil nu : des meubles aussi charnels que sensuels, tout en courbes et contre-courbes, lignes organiques et végétales, reliefs forts et souples, volutes complexes et spiralées… Un foisonnement se doublant d’une habileté ingénieuse dans le choix des ornements et du détail expressif, n’allant pas sans évoquer les fantaisies XIXe siècle de Carlo Bugatti. Pièces uniques, à plus d’un titre : non reproductibles puisque créées à l’unité, et tout aussi inimitables, puisqu’elles ne sauraient être exécutées dans un but générique et/ou sériel, bien qu’artistiquement attribuables à une même sphère représentative sui generis.
Décidément, Michel Haillard est un cas particulier. Avec lui, chaque création s’avère une expérience unique. Il ne s’agit pas d’une nouvelle théorie, d’un concept dernier cri, mais d’un dialogue ouvert, d’un échange privilégié dont l’aboutissement visuel et tactile réserve à chaque fois sa surprise, son pouvoir d’étonnement. C’est toujours une interprétation personnelle et fantastique, une reprise implicite de l’œuvre dont l’évocation rappelle les atours d’une société tribale, marquée par le goût du raffinement et de l’anticonformisme. Sculpteur iconoclaste, l’artiste réinvente en même temps tout un bestiaire-mobilier où le sens du picaresque et de l’épique se décline avec emphase, selon les tons infinis de l’affirmation hiératique du « moi ». C’est l’évidence : pour Michel Haillard, il n’y a pas de différence entre vivre et créer. Aussi l’exigence de l’artiste ne réside-t-elle pas tant dans l’art pratiqué comme finalité suprême que dans sa propre existence abordée comme source d’inspiration. Par voie de conséquence : pas plus qu’il n’existe de conflit entre l’art et la vie, il n’y en aurait entre l’art et la création de mobilier. « Un fauteuil-sculpture est une sculpture, mais elle doit rester un fauteuil fait pour s’asseoir dessus », déclare notre créateur avec une ironie non feinte, sourire espiègle en coin. L’univers des objets gardant pour lui, ajoute-t-il en substance à la suite, dans l’utilisation même de la main, une note de liberté et de jeu, comparativement à l’art avec un grand A, qui reste plus sévère, plus strict.
Et d’ailleurs, cette volonté de « faire » des objets d’art à partir d’objets utilitaires – sièges, divans, canapés, tables, bureaux, luminaires – constitue l’un des fondements essentiels de son œuvre et de sa vision du monde. L’art du meuble : pour Michel Haillard, un langage idéal, un espace rêvé dans nos rapports à l’autre et ses dimensions socio-culturelles. L’enjeu touchant moins au besoin de re-qualifier l’environnement sur le plan matériel, que de le transformer par l’intérieur, de l’intérieur, en y faisant entrer ce qui le perturbe, ce qui l’interroge, ce qui le modifie, enfin de le libérer de ses obligations esthétiques par cet hétérogène ambiant. En soi, un regard fonctionnaliste porté sur notre quotidien, ce matérialisme de tous les jours, ses conditions d’existence, sa réalité ambivalente. Or, notons bien : l’ambiance, l’atmosphère, l’allure d’un lieu, la place qu’on lui consacre et l’attention qu’on lui accorde, suffisent souvent à l’artiste pour déployer son talent, en faveur de l’œuvre engendrée, cet influx qu’elle manifeste à son tour, par tempérament, de voir le jour. Encore une fois : il ne s’agit pas pour Michel Haillard d’obéir à quelque style de production, de répondre à un marché attendu, voire d’établir un mouvement ou une école, comme le firent à leur époque divers représentants de l’Arts & Craft, du Bauhaus ou du Memphis. C’est plutôt, ici et maintenant, la consécration d’une véritable personnalité, d’une projection très intime, son prolongement accompli dans l’œuvre et qu’on retrouve, pour ainsi dire, insufflé dans ses pièces, par cet élan vital, ce souffle même qui l’anime.
Renaud Siegmann
« Le carnaval (…) est la seule supériorité que l’homme ait sur les animaux ».
Balzac
Biography
1959 Michel Haillard born in Saint-Denis on 23 October.
1971-1993 Develops a great passion for objects and sculpture.
1976-1979 Ecole superieure des arts modernes, Paris. Studies decorative arts and then advertising.
1979-1980 Works in advertising as a model maker (Saphir-New Print)
1980-1987 Freelance cartoonist (Philips, Virgule, Help, Fondamental, etc.)
1984-1987 Writes and directs many animated films and videos for institutional clients (Credit Agricole, Telecoms, Cables de Lyon, Cite des sciences de Paris…)
Three prizes at the Festival du film d’entreprise, Biarritz.
1987-1991 Writes and produces the Sharky and George series of animated films (104 episodes).
1992 First sculpture exhibition, Village Saint-Paul, Paris
1992-1998 Works simultaneously on writing animated films, sculpture and furniture.
1998 onwards Devotes himself exclusively to visual activities.
Works with many designers, including Philippe Starck (Sanderson’s Hotel, London; Clift Hotel, San Francisco).
In recent years, his work has taken him in the direction of the design and construction of complete ‘world-ensembles’.